Heinz Wismann : éloge du piéton de l’air

Sur Dailymotion, le philosophe et philologue allemand Heinz Wismann (né en 1935), auteur de « Penser entre les langues » (Albin Michel), est interrogé pour Mediapart par Antoine Perraud : « L’enracinement est une manière de transformer l’être que nous sommes, à savoir, doué, dit Aristote, de la capacité de se déplacer ».

Heinz Wismann développe son idée : « les racines que nous avons ne nous immobilisent pas quelque part de manière définitive : certains arbres indiens ont des branches (lianes) qui plongent dans le sol ailleurs ».

Le piéton de l’air, luftmensch en yiddish, est défini comme « un être qui vit hors-sol, dans l’air. Si on pousse la métaphore jusqu’au bout, il est aussi fait d’air, c’est-à-dire que c’est un courant d’air ». Le terme peut être connoté négativement : malheureux exilés qui n’ont plus de chez eux, manière d’être qu’impose la diaspora, etc.

Il reste que l’on peut produire des racines : « au cours de ma vie, j’ai poussé racines à plusieurs endroits, mais je peux me déplacer à ma guise, très loin de ma racine initiale ».

Heinz Wismann s’interroge également sur l’Europe :

– Comme idéal d’abord, avec le mythe d’Europe enlevée par Zeus où « la figure de l’identité est étrangement liée au fait de se séparer de soi ». « Europe était la fille d’un roitelet d’Asie Mineure, rappelle Wismann. Quand Zeus l’enlève pour l’emmener sur l’île de Crète, il s’agit d’une séparation par rapport à l’Asie. Toute l’histoire de l’Europe est celle de cette séparation, mais pas sur le plan géographique ou sur le plan politique. C’est une frontière idéelle, culturelle si l’on veut. L’Europe se sépare régulièrement de l’acquis ».

– Le devenir européen est ainsi scandé par des renaissances : « Chez les Grecs, on donnait le prénom du grand-père au fils qui venait de naître. Il s’agit de se séparer de ce qui est un destin finalement oppressant : la présence du père. Le fils va se servir du grand-père contre le père, pour devenir lui-même ».

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