Indigo – Catherine Cusset (Critique)

Dans Indigo, Catherine Cusset décrit le voyage en Inde de trois intellectuels à l’occasion d’un festival culturel organisé par la France, Bonjour India. Après deux jours à Delhi, on retrouve les personnages à Kovalam, dans le sud de l’Inde.

Née en 1963, auteur récompensée pour Le problème avec Jane et La Haine de la famille, Catherine Cusset a réellement découvert l’Inde à l’occasion du festival Bonjour India, organisé pour la première fois en 2009 et dont la seconde édition se déroule depuis l’automne 2012. La romancière s’est servie de ce voyage de quinze jours et d’un second séjour en Inde par la suite comme canevas pour son huis clos.

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Après les attentats de Bombay en novembre 2008, Catherine Cusset évoque une « Inde sur le qui-vive » :

« Au Méridien de Delhi où ils étaient logés, un garde inspectait avec une machine le dessous des voitures avant d’ouvrir la barrière ; les clients devaient soumettre leurs bagages à une inspection aux rayons X et passer sous un portique détecteur de métal ».

Les voix de trois personnages se succèdent. Charlotte, cinéaste qui vit à New York, part pour la première fois depuis dix ans en voyage sans son mari et ses deux enfants. Elle est invitée pour présenter un documentaire qui transpose la vie de sa meilleure amie. Cette dernière s’est suicidée six mois plus tôt. Charlotte est encore en plein deuil. Elle est hantée par les apparitions de la disparue. Surtout, Charlotte se découvre invisible. Elle aimerait être regardée des autres intellectuels de la délégation française. Tellement invisible qu’elle transfère cette impression sur le pays qu’elle découvre pour la première fois :

« De l’Inde elle avait vu pour l’instant un hôtel de luxe, des bâtiments universitaires, une ambassade, une place ronde poussiéreuse, un musée décati dont elle n’avait rien retenu sinon que l’histoire de l’Inde remontait à des temps très anciens, et la Grande Mosquée qu’ils venaient de visiter.

    L’Inde était invisible. Elle était invisible. »

Le deuxième personnage est Roland, sexagénaire accompagné d’une jeune compagne italienne, Renata. Il est intéressant pour deux raisons. D’une part, il revient dans un pays qu’il connaît bien : « En dix-sept ans l’Inde s’était modernisée, l’aéroport était tout neuf, mais le temps et le sommeil y restaient sans valeur ». Quelques mois plus tôt, il a renoué contact, via Facebook, avec Srikala, l’Indienne qu’il avait profondément aimée trente ans plus tôt. Roland est mis devant ses contradictions en découvrant pourquoi cette femme avait décidé de rompre. Dans le même temps, il apprend que sa nouvelle compagne est enceinte. Grand séducteur, il est à l’affût du moindre regard dès l’aéroport, s’entiche d’une « suédoise de Malmö » qui se révèle être une tueuse du Mossad (!).

D’autre part, au-delà des intrigues amoureuses, Roland incarne la figure de l’intellectuel français en voyage. Il se complaît dans un idéal passé, celui d’une France influente grâce à ses écrivains, qui n’en finit plus de s’imaginer guidant le monde :

« Il avait intitulé sa conférence : « Comment peut-on être français ? » et repris de vieilles idées sur le rôle de la France depuis les Lumières, sur la francophonie, le rapport hégélien entre colonisateur et colonisé, et les contradictions d’une nation prise entre arrogance et culpabilité, dont les élites avaient du mal à comprendre que le contenu du mot « français » s’était modifié avec l’immigration. Des gens entraient dans la bibliothèque, s’asseyaient, et ne repartaient pas. Quand Roland cessa de parler, à midi, les chaises étaient toutes occupées. En France, il ne se déplaçait plus pour des rencontres avec une poignée d’auditeurs, mais il était plaisant de constater qu’il avait encore le pouvoir de passionner des gens qui n’avaient jamais entendu son nom. »

Le troisième personnage à prendre la parole est la directrice de l’Alliance française, Géraldine. Elle est mariée avec un Indien de confession musulmane et mère d’un enfant de dix mois. Elle se retrouve face à Raphaël, écrivain torturé, son amour de jeunesse.

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Si les (trop) nombreux rebondissements de l’intrigue tendent à faire du récit une exploration uniquement centrée sur des intellectuels décrits sans aucune complaisance, on apprécie en revanche de retrouver indirectement évoqué ce qui fait la joie du travail dans les Alliances françaises.

Les caprices des uns et des autres, les égos d’artistes à ménager, l’art d’organiser des événements avec des budgets en diminution… Ce sont souvent des personnes dévouées qui accueillent et prennent en charge les artistes durant leur séjour. Il est heureux que Catherine Cusset rende hommage à ce travail au travers d’anecdotes : le consul sollicité pour apporter une veste à l’aéroport, une négociation qui s’éternise autour d’un pashmînâ qui se révèle être un shatoosh interdit à la vente et hors de prix, etc.

Hélas, Catherine Cusset peine à faire ressentir l’Inde. Elle dit avoir été saisie par l’angoisse au moment d’y aller : peur de la pauvreté, peur de tomber malade. On retrouve cette vision initiale dans les mots de ses personnages :

« – Tu es content de ton séjour en Inde?

– Je suis content de rentrer. Il fait trop chaud, c’est sale. Je n’aime pas voyager.

La réponse n’était guère courtoise, mais le ton restait amical.

– Rien ne t’a plu vraiment?

– Ce n’est pas ça. C’est cette misère. ça me donne l’impression d’être un voyeur. Je trouve ça obscène »

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Au micro de Colette Fellous, Catherine Cusset décrit bien comment ses préjugés de départ sont tombés : « J’ai été stupéfaite par la facilité de voyager en Inde, l’extrême gentillesse et la courtoisie des Indiens. »

Elle explique aussi qu’elle a écrit ce récit faute d’avoir été autorisée, sans doute par ses proches, à faire paraître un récit de deuil beaucoup plus personnel. Elle avoue ensuite avoir envisagé de faire un « roman terroriste » qui se serait passé en Inde… Par rapport à l’actualité récente du pays, on pourra regretter qu’une allusion malheureuse à un viol collectif faite sous la colère par le personnage de Roland n’ait pas été biffée (p. 272).

Le personnage qui ressemble le plus à Catherine Cusset, Charlotte, souligne l’impossibilité de dire l’Inde : « Au Fort Rouge elle ne vit rien de plus, sinon des touristes indiennes qui, telle une nuée d’oiseaux exotiques, illuminaient les lieux de leurs saris de toutes les couleurs ». Il reste que ce roman s’adresse à un large public (40 000 exemplaires tirés) et c’est une chose remarquable qu’il mette en valeur l’action culturelle de la France en Inde. Catherine Cusset n’oublie pas ainsi de mentionner les personnels de l’Ambassade et de l’Alliance de Trivandrum dans ses remerciements.

Indigo de Catherine Cusset, Gallimard, 308 pages, 19,90 euros. Parution : 10 janvier 2013.

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