« Chacun peut changer son monde », Alexandre Grandremy / Deways

Alexandre Grandremy, cofondateur de Deways, le réseau social de la location de voitures entre particuliers, revient sur trois ans d’aventure entrepreneuriale, la construction d’une culture d’entreprise et son rôle de manager.

Deways

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Que propose Deways ?

Deways est le premier réseau social de location de voitures entre particuliers. Nous rassemblons une communauté de propriétaires qui peuvent louer leurs voitures, gagner de l’argent et faire de belles rencontres.

Chaque propriétaire crée une communauté autour de sa voiture. Il invite ses amis, ses contacts, ses voisins, ses collègues qui pourraient avoir envie de louer la voiture. Nous proposons également des contacts en permettant aux propriétaires de voir les profils des personnes intéressées par une location. Le permis de conduire, l’identité et l’adresse postale sont vérifiés par nos soins. La location est ensuite acceptée ou refusée par les propriétaires. Si un propriétaire n’est pas disponible, nous avons l’engagement de trouver une autre voiture dans tous les cas.  Les locations peuvent durer quelques heures, une journée, un week-end, une semaine.

Comment est venue l’idée ?

Sur le campus de l’ESSEC à Cergy-Pontoise, nous étions isolés. Chez mes parents en Bretagne, je pouvais utiliser la deuxième voiture de la famille. J’étais habitué à vaquer à mes activités librement. Je me suis retrouvé bloqué à Cergy, je manquais certaines soirées, certains événements sportifs. Un jour pour un entretien de stage au Vésinet, j’ai réalisé qu’il fallait 1h40 pour y aller en transports en commun car il faut repasser par Paris. Il faut 20 minutes de Cergy pour y aller en voiture. J’ai demandé aux gens de ma résidence et Gary Cohen (mon associé maintenant) m’a gentiment prêté sa Smart.

J’ai utilisé de plus en plus sa voiture pour ramener des meubles ou pour aller en week-end à Deauville… J’ai fini par me dire que cela ne se faisait pas, même si je lui payais des bières au foyer étudiant… On a discuté du vrai coût de sa voiture lorsque je l’utilisais. On a fixé un prix. De là, j’ai commencé à louer sa voiture intensivement, tout comme d’autres camarades. Cela a incité d’autres amis à proposer leurs voitures à louer. Ils se sont inscrits sur notre tableau Excel et nous nous occupions de la gestion avec Gary. Devant la forte demande, nous avons décidé d’étudier ce projet dans le cadre du cours création de business plan à l’école.

A l’époque, il n’y avait rien. C’était un challenge incroyable au niveau du droit, de l’assurance et des mentalités. Les gens s’interrogeaient sur la légalité de ce qu’on faisait, d’autres étaient sceptiques. « Qui va accepter de louer sa voiture ? » disaient certains. On en sourit trois ans plus tard, car environ 5000 personnes ont inscrit leurs voitures sur le site.

Gary Cohen (assis) et Alexandre Grandremy (au second plan)

Gary Cohen (assis) et Alexandre Grandremy (au second plan)

Qui sont vos clients ?

Nos clients ont un profil assez varié. Nous avons remarqué cependant qu’ils ont quelque chose en commun : un quotient émotionnel plus développé que la moyenne ! En effet, nos membres aiment rencontrer de nouvelles personnes, aiment la convivialité, ont l’esprit de partage, ils sont en général à l’aise pour entamer la conversation dans n’importe quelle situation. En un mot, nos membres sont très sympathiques !

Nous sommes particulièrement actifs auprès des jeunes (étudiants et jeunes diplômés). Nous sommes par exemple développés sur plus de 50 campus en France.

Par effet de viralité, nous sommes aussi sur les grandes villes autour de ces campus,  avec à chaque fois le développement d’une communauté de personnes âgées de 18 à 77 ans. Deways créé du lien intergénérationnel.

Comment le projet s’est structuré ?

Nous avons créé la structure en janvier 2010, nous étions toujours étudiants. La première version de la plate-forme est sortie en septembre 2010. Nous avons été diplômés en octobre 2011.

Nous avons eu la chance de pouvoir intégrer ESSEC Ventures, l’incubateur de l’ESSEC. Cela nous a beaucoup aidé au début pour notre business plan et pour trouver des contacts clés. C’est essentiel quand on démarre de se faire conseiller par des personnes plus expérimentées qui parfois peuvent vous aider bénévolement ou presque parce qu’elles sont intéressés par votre idée ou vos valeurs ou ont envie de participer à la création d’un beau projet.

En octobre 2012, nous avons levé 1,2 million d’euros auprès d’un business angel américain, Eyal Aronoff (co-fondateur de Quest Software), et auprès de l’ADEME dans le cadre des investissements d’avenir. Cela nous a permis de constituer une équipe, d’investir dans le site Internet et un peu dans de la communication.

Comment se partagent les fonctions avec votre cofondateur Gary Cohen ?

Aujourd’hui, nous sommes une dizaine de personnes. Gary s’occupe du présent et de l’amélioration chaque jour/semaine/mois, je m’occupe de l’étape d’après. Gary est en charge du commercial et de la communication.

Pour ma part, je monte des partenariats comme celui que nous avons obtenu avec la MACIF, qui est comme nous sur des valeurs de partage, de solidarité en plus d’être très bien positionnée sur la mobilité durable. Ils ont aimé le fait que notre clientèle soit jeune et notre aspect communautaire, puisqu’on ne loue pas à n’importe qui. La MACIF est leader du marché, avec 7 millions d’assurés.

Autre partenariat : le projet déposé avec le groupe PSA auprès de l’ADEME. Ce projet va nous permettre de réaliser une première mondiale : le peer-to-peer et la mutualisation automobile en entreprise (voitures personnelles des employés et flotte de l’entreprise). Nous menons des expérimentations à Rennes et à Lyon.

Le potentiel est énorme pour créer du lien en interne dans les entreprises, comme nous avons réussi à le faire entre particuliers. Cela correspond à notre conviction que l’on peut rendre le monde plus efficace, convivial, pratique… grâce à une approche collaborative qui favorise les rencontres.

Quelles sont vos expériences précédentes ?

Je suis rentré à l’ESSEC après une école d’ingénieurs à Grenoble. Au départ, je me voyais débuter en tant que cadre dans le secteur de l’énergie pour ensuite monter une entreprise dans ce secteur.

J’avais axé mon travail de fin d’études d’ingénieur en Suède sur un projet R&D de moteur électrique de nature instable que j’ai réussi à faire démarrer et accélérer. J’étais quasiment en mode entrepreneurial sur ce projet  (dans un labo en Suède avec quasiment aucun suivi !). Je n’aurais jamais cru y arriver et finalement j’y suis tellement bien arrivé que l’on m’a même proposé un doctorat en Suède. Que j’ai décliné car j’étais en même temps accepté à l’ESSEC.

Une fois à l’ESSEC, j’ai découvert beaucoup de choses. Cela a ouvert mon esprit. J’étais en apprentissage chez POWEO. C’était intéressant, j’ai fait plusieurs missions, notamment sur le développement international et l’optimisation de la relation client.

Quelle a été l’évolution de la stratégie de communication de Deways ?

Avant, on ne faisait pratiquement pas de marketing web payant. On était uniquement sur les campus en offline. Désormais, on pratique l’achat de mots-clés et quelques-unes des techniques du webmarketing.

Nous faisons aussi des opérations de communication croisée avec la MACIF, qui a une excellente image. Nous contribuons à la rajeunir sur les campus.

C’est une course de fond, pas un sprint. Le marché de la rencontre sur Internet est mûr, les gens sont demandeurs. Il est possible d’envisager de grosses dépenses marketing sur un domaine pareil. Ce n’est pas le cas de la consommation collaborative où on est encore à évangéliser. Les sites Web qui existent en France ont 500 à 8000 voitures de particuliers à louer. Certains propriétaires sont présents sur plusieurs sites. Il y a 38 millions de voitures en France ! Le marché potentiel est gigantesque, on est donc encore loin de la maturité.

Nous ne sommes pas des simples loueurs de voitures, nous voulons créer du lien, rendre les gens plus heureux.

Tour de France des campus

Tour de France des campus

Comment se construit une équipe ?

Quand on crée une société, on a besoin de toutes les compétences. Donc ce n’est pas facile, il faut faire des choix. A un moment, on va avoir besoin de plus de telle compétence. À un autre, ce sera une autre compétence qu’il faudra aller chercher. En permanence, on cherche à ajuster l’équipe à nos besoins. L’entrepreneur doit avoir la capacité d’attirer n’importe quelle compétence grâce à la vision et aux projets qu’il propose.

Quels ont été vos plus importants gâchis de temps et d’argent ?

Nous avons été débaucher le directeur technique d’un grand site de e-commerce. Sur le papier, c’était un gros coup pour deux jeunes diplômés de l’ESSEC. Mais malheureusement cela n’a pas marché car nous ne partagions pas la même vision de l’entrepreneuriat. Cela fait partie du chemin et de l’apprentissage comme on dit.

Quels sont les moments d’excitation ?

Les présentations devant un public sont excitantes. La levée de fonds en octobre dernier était aussi un grand moment,  nous sommes allés à New York signer l’accord ! Même le pacte d’actionnaires était un moment important.

L’heureux dénouement pour conclure notre partenariat avec la MACIF fin 2011 est assez exemplaire. En tant qu’entrepreneur, on souffle en permanence le chaud et le froid. Un moment on se sent au top, cinq minutes plus tard il y a un problème opérationnel qui remet illico les pieds sur terre et si on n’a pas le cœur bien accroché, on peut vite prendre des coups de bambou…

Quel est votre regard sur l’industrie automobile classique ?

Tout comme PSA, Renault a beaucoup investi sur les nouvelles mobilités. C’est une évidence que le marché de la voiture neuve se réduit en France à cause de la crise et de l’évolution de la société. Les gens veulent de l’usage et du service ; la liberté en un mot. Ce n’est pas un rejet de l’automobile, mais de la possession de l’objet. On ne veut plus payer les coûts fixes incroyables associés à la possession d’une voiture.

Les constructeurs automobiles français sont enfermés dans des problématiques de court terme. Les plans de licenciements se multiplient car l’appareil productif est surdimensionné. On solde les voitures.

Les enjeux se répercutent sur plusieurs années. Ils n’ont pas forcément les moyens de réfléchir à long terme sur la transition entre les deux modèles économiques. C’est en train de s’écrouler comme un jeu de cartes, il faudrait qu’ils amorcent (réellement) un cycle de transformation et cherchent à développer les services autour de la voiture.

Nous sommes au début du marché de la mobilité, qui remplace le marché du transport et des automobiles. Tout va être connecté et interconnecté, on va vendre du kilomètre, de l’expérience de voyage. On ne vendra plus simplement l’objet automobile.

Comment voyez-vous le développement de l’économie collaborative ?

Comme le dit mon ami Cédric Giorgi de Cookening, « l’économie collaborative fourmille d’idées qui plaisent aux gens, les concepts de l’économie collaborative sont séduisants : on a envie de dire « j’aime » facilement à tous les projets. Et cela donne aussi beaucoup l’envie de se lancer ». Mais après, l’exécution n’est pas facile. Le souci principal est d’atteindre une taille critique.

Nous sommes encore au début de l’ère du collaboratif, il y a tellement de projets à créer, tellement de lignes à faire bouger… Les différents éléments de contexte économique et social actuel contribuent à accélérer le développement de cette économie. Les fondements mêmes de l’économie telle que nous la connaissons aujourd’hui s’en trouvent remis en question. Personnellement, je suis par exemple favorable à la prise en compte de critères sociaux et environnementaux. Il faudrait que des indices du Bonheur soient pris en compte au même titre que les critères économiques ou financiers actuels. Le futur s’annonce passionnant !

A moyen terme, je pense que les grands acteurs du Web comme Google ou Facebook vont se positionner (car ils veulent que les internautes passent leur vie à utiliser leurs services). Certains des gros acteurs de l’économie traditionnelle vont certainement se positionner également. Il va y avoir des consolidations, des rapprochements, etc. Libre à nous acteurs de l’économie collaborative d’être attentifs afin que ces mouvements et ces évolutions restent fidèles au respect de nos convictions et valeurs.

Vous vous êtes attribué la fonction de Directeur du Bonheur et de l’Efficacité… Cela semble tout droit sorti de 1984 d’Orwell !

Pas du tout, cela provient d’un constat et de ma propre expérience personnelle.

Je pense que le manager à la française fait souvent de l’administration de ressources et du micro-management. Il est assez peu dans l’impulsion. Je pense qu’en tant que manager, il faut donner du sens à l’action des personnes qui travaillent avec soi, les aider, les guider, les inspirer, les aider à créer leur périmètre, à se développer, à voir plus grand, à donner le meilleur, les rendre plus efficaces et plus heureuses. C’est dans cette logique que je me suis « auto-promu » (c’est le seul moment où il y a du 1984 dans l’histoire !) Directeur du Bonheur et de l’Efficacité. Les membres de l’équipe ont accueilli très positivement ce changement de poste.

Ce poste me guide dans la direction que j’aimerais m’impulser à moi-même et aux autres. Il m’inspire et inspire souvent les gens à qui je donne ma carte.

Avec Gary, nous avons dû accepter de partager la paternité de Deways avec les personnes qui sont venues nous rejoindre. On s’aperçoit qu’en 2012 cela n’a pas été facile mais je pense qu’on a en partie coupé le cordon et c’est tant mieux ! C’est important que chacune des personnes qui nous rejoint soit elle aussi parent de Deways, participe à la construction d’une culture d’entreprise commune, impulsée et vécue par tous. Je souhaite que chacun se sente bien et comprenne nos valeurs.

Un de mes livres « business » préférés récents est L’entreprise du bonheur écrit par Tony Hsieh, le cofondateur de Zappos, revendu à Amazon. C’est un excellent récit de son apprentissage entrepreneurial des profits à la passion du service et de la culture d’entreprise, jusqu’à la démarche ultime de « prodiguer le bonheur ». Je le conseille à tous comme source d’inspiration.

Je m’inspire aussi de Simon Sinek et de son concept « start with why ». Il explique certaines clés de réflexion et de discours pour inspirer l’action en s’intéressant d’abord et toujours à son pourquoi.

Je suis d’ailleurs en train de co-créer un groupe de réflexion appelé « Directeur du Bonheur – Acteurs de son monde ». J’invite toutes les personnes intéressées et sensibles à ces sujets et qui ont envie de participer et contribuer à notre démarche à me contacter (alex at deways dot com).

Quelques amis m’ont fait récemment réaliser qu’une de mes forces est d’aimer les gens. J’ai été très touché par leurs mots et je vais m’employer à transmettre cette force autour de moi. Je me suis donné comme mission de contribuer à rendre le monde plus fun (dédramatiser les choses), plus humain et plus convivial.  En créant du lien, mais aussi par une approche collaborative et ouverte, c’est notre philosophie avec Deways.

Si tout s’arrête demain, ce qui compte c’est d’avoir transmis un message qui correspond à ce que l’on est vraiment. Chacun peut changer son monde !

4 réflexions sur “« Chacun peut changer son monde », Alexandre Grandremy / Deways

  1. Bravo Alex,
    Je vois que depuis le concours de création d’entreprise INPG avec « BelDonSun », notre sac-à-dos solaire, tu as poursuivi dans cette voie avec succès!!
    Bonne continuation à vous,
    Vincent

  2. Merci Yonnel de vos encouragements !

    @Vincent : Merci ! Ca fait plaisir d’avoir un commentaire de ta part. BelDonSun lol, ça remonte😉 En tout cas ça m’avait passionné plus que n’importe quel des autres cours😉
    A bientôt!

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