Dans la peau d’un entrepreneur social aux Philippines, en Inde et au Sénégal : Jonas Guyot / Destination Changemakers

Jonas Guyot et Matthieu Dardaillon de Destination Changemakers sont partis en septembre 2012 pour une mission de neuf mois sur le terrain à la rencontre d’entrepreneurs sociaux. Après trois mois aux Philippines et trois autres en Inde, ils sont arrivés au Sénégal, dernière étape de leur aventure. Je suis très heureux de vous les présenter.

Destination Changemakers

Destination Changemakers

Comment est né Destination Changemakers ?

Jonas Guyot : Nous sommes tous les deux étudiants à ESCP Europe et nous avons fait le choix de prendre deux années de césure. En deuxième année de notre cursus, nous étions sur le campus de Londres et il y avait assez peu de cours sur l’entrepreneuriat social. Nous avons donc fait des stages dans ce domaine, Matthieu chez danone.communities, moi en conseil et développement durable puis en micro-finance chez BNP Paribas.

Ensuite, nous nous sommes consacrés pendant un an et demi à la préparation de notre projet, Destination Changemakers. Notre but est de découvrir sur le terrain ce qu’est l’entrepreneuriat social et de partager les joies et les difficultés des entrepreneurs sociaux. Nous avons décidé de rester trois mois avec chaque entrepreneur, dans trois pays différents : les Philippines, l’Inde et le Sénégal.

Nous avions envie de voyager et d’essayer de voir ce qui se fait dans les pays du Sud pour lutter contre la pauvreté et qui pourrait être répliqué dans les pays du Nord.

Comment le projet a pris forme ?

A partir de janvier 2011, nous avons rencontré beaucoup d’acteurs du secteur. Un an avant de partir, nous avons commencé à chercher des missions. Au début, on voulait qu’il y ait un lien entre les différentes missions en cherchant en priorité des petites structures qui voulaient changer d’échelle. En fin de compte, on a privilégié les entrepreneurs avec qui le contact passait bien.

Le Global Social Business Summit, organisé en novembre 2011 à Vienne par le Grameen Creative Lab nous a beaucoup aidé. Sur trois jours, nous avons eu énormément de conseils et de retours par rapport à notre projet. Nous avons rencontré beaucoup de monde du milieu du social business.

Jonas Guyot et Matthieu Dardaillon de Destination Changemakers avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank

Jonas et Matthieu de Destination Changemakers avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank

MakeSense, un réseau de jeunes intéressés par l’entrepreneuriat social dans le monde entier, nous a beaucoup aidé pour trouver des contacts en Inde, aux Philippines et au Sénégal. Des entrepreneurs sociaux sollicitent régulièrement toutes les compétences du réseau pour résoudre leurs propres défis, le plus souvent sous forme d’ateliers de brainstorming.

Nous avons obtenu des subventions et des bourses de la part de l’association Etudiants & Développement et de la Fondation Masalina (Institut de France). La première entreprise dans laquelle j’avais fait un stage, Doing Good Doing Well, a aussi contribué. Europ Assistance nous assure gratuitement.

Enfin, danone.communities nous a apporté un soutien financier décisif deux mois avant le départ. Cela nous a permis de lever le doute qui planait sur le financement du projet.

Nous avons aussi fait une campagne de financement participatif sur Ulule. Cela nous a permis de rassembler 5000€ sur trois mois, en organisant une tombola. C’était beaucoup de community management pour attirer les dons. La gagnante a obtenu un billet d’avion pour venir nous rejoindre pendant une semaine à Dakar.

Entre septembre et décembre 2012, vous étiez aux Philippines, pouvez-vous nous présenter votre travail ?

Aux Philippines, nous avons travaillé avec Gawad Kalinga, la plus grande O.N.G. du pays. Elle a construit plus de 2000 villages pour les plus pauvres. Depuis deux ans, elle a lancé un incubateur pour les projets d’entrepreneuriat social, le CSI (Center for Social Innovation). Ce centre a pour vocation d’aider les entreprises sociales à s’implanter dans les villages pour les rendre plus autonomes financièrement.

À la fin de la première année de césure, j’étais parti deux mois aux Philippines pour un stage humanitaire avec l’association Rue des enfants de ESCP Europe. Cela m’a permis pour la première fois de découvrir ce qu’est l’entrepreneuriat social sur le terrain car Gawad Kalinga venait juste de créer son pôle entrepreneuriat social à ce moment-là.

Au printemps 2011, nous avons rencontré Antonio Meloto, le fondateur de l’O.N.G. qui était de passage en France. Nous l’avons mis en contact avec plusieurs décideurs de grandes entreprises, notamment le responsable du développement durable chez Schneider Electric. Ils ont un programme d’accès à l’énergie qui s’appelle BipBop (Business, Innovation & People at the Base of the Pyramid). Un partenariat s’est noué.

Pendant trois mois sur place, nous avons donc travaillé au développement de ce partenariat pour apporter accès à l’énergie solaire dans les villages de Gawad Kalinga. Nous avons étudié la question de l’accès à l’énergie et fait une proposition pour un pilote. Nous sommes très contents car nous venons d’apprendre que Schneider Electric allait financer un poste de volontaire international aux Philippines pour mener à bien le partenariat. Les solutions solaires sont vendues à prix subventionné et Schneider Electric apporte son assistance technique.

Comment s’est passée l’arrivée en Inde ?

C’était notre première fois en Inde pour tous les deux. Entre Noël et le nouvel an, Matthieu a participé pendant deux semaines à un voyage de 8000 km en train, le Jagriti Yatra. Il est parti à la rencontre d’entrepreneurs sociaux avec 400 autres jeunes, en majorité Indiens. Je suis arrivé début janvier.

Nous avons travaillé avec une jeune entreprise, créée il y a deux ans à Delhi, I Say Organic. L’entreprise propose depuis mars 2012 des fruits et légumes biologiques vendus directement du producteur au consommateur. Le but est de développer l’agriculture biologique en Inde et de reverser un meilleur prix aux producteurs (25 % de plus par rapport au prix du marché).

Ashmeet Kapoor, le fondateur, âgé de 28 ans, a grandi à Delhi avant de partir étudier huit ans au Canada et aux États-Unis, à Brown University. Ingénieur de formation, à son retour en Inde, il a commencé par travailler dans l’énergie solaire, avant de participer au Jagriti Yatra. Durant le voyage, il y a une simulation de création d’entreprise sur deux jours. Il fallait réfléchir en groupe sur le domaine de l’agriculture. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à prendre conscience des problèmes du secteur en Inde, que ce soit les suicides des fermiers ou les conséquences de l’agriculture intensive sur l’environnement. Après le voyage, il a quitté son travail et est parti vivre six mois au milieu des fermiers pour mieux comprendre leur situation.

Notre mission comportait deux aspects. D’une part, un volet marketing, en cherchant la meilleure stratégie pour toucher les ménages aisés de Delhi. Nous avons administré des questionnaires en allant dans les centres commerciaux pour mieux comprendre les besoins des clients.

La clientèle étant assez jeune, nous avons recommandé une plus grande présence sur les réseaux sociaux. Nous avons aussi encouragé la réalisation d’une vidéo sur l’entreprise pour favoriser la communication virale. Comme les consommateurs de bio à Delhi sont très intéressés par les activités spirituelles et le yoga, nous avons eu l’idée de mettre des affiches dans les lieux dédiés à ces pratiques. Puisque les produits sont périssables, nous avons pensé organiser la récupération des biens pour les redistribuer aux plus démunis, en mobilisant les jeunes clients potentiels pour faire des soupes. Nous avons repris le principe de Disco Soupe en France.

D’autre part, nous avons travaillé sur la mesure de l’impact social, avec un questionnaire très simple pour les fermiers. Nous sommes allés sur le terrain, à Sirsa, dans l’Haryana, à 250 km au nord de Delhi. Nous avons identifié les motivations et les réticences des fermiers face à l’agriculture biologique.

Entre les Philippines et l’Inde, quelles sont les différences culturelles dans la manière de travailler ?

La taille des organisations était très différente, ce qui rend les comparaisons difficiles. Aux Philippines, nous rendions compte au fondateur qui est sexagénaire. En Inde, Ashmeet Kapoor était un jeune entrepreneur. D’un côté, il y a une organisation à but non lucratif. De l’autre, une entreprise qui veut faire du profit.

Aux Philippines, on a eu l’impression que nous étions attendus. Les Philippins ont placé beaucoup d’espoir dans les solutions que l’on pouvait apporter. Ils sont très ouverts, mais peut-être un peu passifs parfois, en nous faisant une confiance aveugle à certains moments.

En Inde, dans l’entreprise où nous étions, on cherchait à nous expliquer ce qui se passait sans attendre grand-chose en retour. Ils avaient conscience de la difficulté de comprendre l’Inde et voulaient surtout échanger des bonnes pratiques.

Jonas Guyot et Matthieu Dardaillon avec les fermiers de Sirsa, dans l'Haryana

Jonas et Matthieu avec les fermiers de Sirsa, dans l’Haryana

Pouvez-vous décrire vos conditions de vie sur place ?

A Manille, les déplacements sont très compliqués et la moindre sortie est une expédition. La ville est très étendue et il n’y a aucune infrastructure de transport collectif, hormis les Jeepneys surchargées qui s’arrêtent tout le temps. Le métro – qui n’a que deux lignes – est aussi surchargé et il faut faire la queue. Nous étions au nord de la ville, près des locaux de l’O.N.G.. Dès que nous voulions faire des rendez-vous avec des entreprises dans le centre, il y en avait pour plus de 2h.

Pour le reste, nous étions souvent dans les villages et nous avons trouvé les Philippins extrêmement hospitaliers. Les premiers contacts sont plus faciles et chaleureux qu’avec les Indiens.

En Inde, nous vivions dans le sud de Delhi, vers Kailash Colony. Nous avons trouvé le rythme de vie plutôt agréable et confortable, avec beaucoup d’animations culturelles. À Delhi, il y a un métro hypermoderne et beaucoup d’espaces verts, quasiment inexistants dans la capitale des Philippines. On avait l’impression de respirer, même si Delhi est aussi très surchargée.

Vous êtes désormais au Sénégal, jusqu’à la fin du mois de juin…

Nous travaillons sur un projet de lutte contre la malnutrition infantile. C’est le fruit d’un partenariat entre trois institutions : une O.N.G., Enda Graf Sahel, une entreprise sociale sénégalaise, La Laiterie du Berger et le fonds danone.communities. Il s’agit de distribuer dans les écoles des yaourts fortifiés en nutriments. Il y a sur place une personne de danone.communities et cinq personnes d’Enda Graf Sahel. Toute l’équipe travaille dans les bureaux de La Laiterie du Berger, qui confectionne les produits et les vend à prix coûtant.

Auparavant, les produits étaient confectionnés en France dans les usines Danone. Depuis un an, la production est locale. La Laiterie du Berger est la seule entreprise à collecter du lait au Sénégal et donc la seule à faire du yaourt qui n’est pas majoritairement à base de lait importé. Il y a donc un impact en amont, sur les éleveurs peuls du nord du Sénégal, et en aval avec les enfants qui consomment des produits enrichis.

Nous travaillons à la recherche de subventions. Nous rencontrons des acteurs locaux comme l’Agence française de développement ou le service de la coopération de l’Ambassade de France. Nous réfléchissons également à un programme volontaire de dons sur salaires pour les employés de Danone.

Comment faites-vous pour communiquer en ligne ?

Nous souhaitons travailler dans le secteur de l’entrepreneuriat social à l’avenir, donc nous essayons au maximum de communiquer pour favoriser le développement d’autres initiatives en France et dans le monde. Nous réalisons des vidéos et nous avons un partenariat avec le site Internet du journal L’Express pour publier des articles sur les entrepreneurs sociaux que nous rencontrons. Il y a de plus en plus de tours du monde à vocation sociale qui savent utiliser les réseaux sociaux pour communiquer.

Où en sont vos projets professionnels respectifs ?

Avant de partir, nous avions tous les deux envie de travailler dans ce secteur sans savoir par où commencer. Nous nous demandions s’il ne valait pas mieux accumuler d’abord une expérience professionnelle classique pendant quelques années en conseil, en finance ou en marketing. Dans un deuxième temps seulement, on se serait lancé dans l’entrepreneuriat social. Il y avait aussi la possibilité de rejoindre les branches « responsabilité sociale et environnementale » ou « social business » de grands groupes.

Après sept mois de voyage, nous avons envie d’essayer de devenir entrepreneurs sociaux dès la sortie de l’école. Nous avons vu l’énergie des jeunes aux Philippines, en Inde et au Sénégal. Nous avons pu constater qu’il y avait moins d’inertie en général dans les petites structures que dans les grandes.

Matthieu va faire la Majeure Alternative Management en partenariat avec HEC. Il prépare la réplication en France du Jagriti Yatra. Ce sera un tour de France pour les jeunes à la rencontre d’acteurs du changement (entrepreneurs et intrapreneurs sociaux).

Dans les trois missions, il y avait un lien avec l’agriculture, l’alimentation et les zones rurales. A Manille, l’O.N.G. avait mis en place des restaurants sociaux approvisionnés par les villages. Je pense travailler sur un concept de restauration mobile en France pour rendre accessible l’alimentation responsable. Je ferai la Majeure Entrepreneuriat de ESCP Europe l’an prochain pour développer cette idée.

Qu’est-ce que vous recommanderiez à une personne qui s’intéresse à l’entrepreneuriat social ?

La lecture de Vers un nouveau capitalisme du Professeur Yunus m’a beaucoup apporté. C’est un livre très clair, inspirant et mobilisateur. Il permet de comprendre la notion de « social business » et comment concilier impact social et efficacité économique. Le livre 80 hommes pour changer le monde : Entreprendre pour la planète, écrit par Matthieu Le Roux et Sylvain Darnil, est également un très bon moyen de découvrir des exemples d’entrepreneurs qui ont décidé de faire les choses autrement…

Matthieu et Jonas avec Bagoré Bathily, fondateur de La Laiterie du Berger

Matthieu et Jonas avec Bagoré Bathily, fondateur de La Laiterie du Berger